L'héliographie
la première image, et le temps qu'elle a pris
Une plaque d'étain, du bitume, et une fenêtre de Saône-et-Loire.
Il y a, dans une vitrine du Texas, une plaque de métal terne où l'on ne distingue presque rien. Il faut se placer d'une certaine façon, laisser l'œil s'habituer, et alors apparaissent un toit, l'aile d'un bâtiment, un arbre, une cour. C'est la plus ancienne photographie conservée, et elle a deux cents ans.
Elle s'appelle le Point de vue du Gras. Nicéphore Niépce l'a obtenue depuis la fenêtre de sa maison de Saint-Loup-de-Varennes, en Saône-et-Loire, en 1826 ou 1827. Elle existe toujours, et c'est le vrai sujet de cette page.
Ce que Niépce a fabriqué
Le procédé s'appelle l'héliographie, littéralement l'écriture par le soleil. Le support est une plaque d'étain poli. Niépce l'enduit d'une fine couche de bitume de Judée, un asphalte naturel qui a une propriété curieuse : il durcit là où la lumière le frappe.
La plaque part dans la chambre noire, face à la fenêtre, et y reste très longtemps. Puis Niépce la lave avec un mélange d'essence de lavande et d'huile de pétrole. Le bitume resté tendre, celui que la lumière n'a pas atteint, se dissout et s'en va. Celui qui a durci reste.
Ce qui subsiste sur la plaque, c'est donc la lumière elle-même, solidifiée. Pas une empreinte, pas un dessin : la trace physique des rayons qui ont frappé cet endroit précis pendant tout ce temps. Il n'y a pas de négatif, pas de matrice, rien à partir de quoi retirer une seconde épreuve. L'objet est unique, et il l'est définitivement.
C'est une caractéristique que la photographie mettra une génération à perdre, et j'y reviendrai dans cette série : tant qu'une image ne se copie pas, elle ne circule pas, et une image qui ne circule pas finit par disparaître avec son support.
Huit heures, ou plusieurs jours ?
Le chiffre que tout le monde répète, c'est huit heures. Il ne vient pas d'un carnet de Niépce mais d'un raisonnement sur l'image elle-même : sur la plaque, les bâtiments situés de part et d'autre de la cour sont éclairés tous les deux. Or le soleil ne peut pas les éclairer en même temps. Il a donc traversé le ciel pendant que la plaque posait. Une journée, en somme.
Ce raisonnement est attribué à Helmut Gernsheim, l'historien qui a retrouvé la plaque en 1952 après qu'elle eut disparu pendant des décennies. Il tient debout, et l'observation sur laquelle il repose est juste : remontez à l'image, les deux façades sont bien éclairées.
Sauf qu'un chercheur du CNRS, Jean-Louis Marignier, a fait autre chose que raisonner. Au tournant des années 1990, il a refait le procédé, à partir de la correspondance de Niépce, avec les matériaux d'époque. Sa conclusion est que la pose se compte en jours, pas en heures. Les valeurs qu'il avance selon les conditions vont de deux à trois jours.
Alors combien ? Je n'en sais rien, et à ma connaissance personne ne le sait avec certitude, parce que Niépce ne l'a pas noté. Ce qui est acquis, c'est l'ordre de grandeur : la première photographie de l'histoire s'est faite sur une durée qui se mesure en journées. Pas en secondes, et encore moins en millièmes. Il fallait qu'il ne pleuve pas, que personne ne bouscule la chambre, et que le propriétaire des lieux accepte de perdre l'usage de sa fenêtre.
Ce n'était pas fait pour les paysages
Voilà ce qui m'a le plus surpris quand je me suis intéressé à cette histoire : Niépce ne cherchait pas à photographier le monde. Il cherchait à copier des gravures.
Son problème était celui d'un homme de son époque : reproduire une image existante sans la redessiner à la main. Il posait une gravure huilée, devenue translucide, contre une plaque enduite, et laissait le soleil faire le tri entre les traits et les blancs. Ça marchait, et c'est de cette famille de procédés que vient l'héliogravure, qui a imprimé livres et magazines pendant des décennies.
La vue prise à la fenêtre est un cas plus difficile, tenté plus tard, parce qu'une gravure ne bouge pas et qu'un paysage change de lumière toutes les minutes. Le Point de vue du Gras n'est donc pas l'aboutissement d'un projet de photographie : c'est la démonstration inattendue qu'une technique de copie pouvait aussi enregistrer le réel.
Je trouve ça très juste, et pas seulement pour l'anecdote. La photographie commence comme un métier de copie, pas comme un métier d'image. Deux cents ans plus tard, c'est encore ce que je fais toute la journée : prendre une image qui existe déjà sur un support qui se meurt, et la faire passer sur un support qui tient.
Deux cents ans, et elle est toujours lisible
Après la mort de Niépce en 1833, la plaque a changé de mains, voyagé, et disparu assez longtemps pour qu'on la croie perdue. Gernsheim l'a retrouvée en 1952, et l'a donnée avec son épouse au Harry Ransom Center de l'université du Texas, à Austin, où elle est exposée en permanence.
Je m'arrête une seconde là-dessus. Cette plaque a traversé deux siècles, plusieurs propriétaires, un océan, et une période où plus personne ne savait où elle était. Elle est toujours lisible.
Dans mon atelier, je reçois régulièrement des disques durs de la fin des années 2000 qui ne démarrent plus, des cassettes de vingt ans dont la bande est collée, des CD gravés dont l'aluminium se décolle par plaques. Ces supports ont trente ans au grand maximum. La plaque de Niépce en a deux cents et n'a jamais eu besoin d'un lecteur.
C'est ce paradoxe qui a donné naissance à cette série : plus un support est récent, moins il dure. Les treize pages qui la composent racontent la descente, support par support, de la plaque d'étain jusqu'au fichier.
Cette page fait partie d'une série
200 ans d'images suit treize supports photographiques et vidéo, dans l'ordre où ils sont apparus, de l'héliographie de 1826 au fichier numérique.