Le daguerréotype et le ferrotype
une image qu'il faut incliner pour voir
Du cuivre argenté poli en miroir, du fer laqué bon marché, et une pose encore trop longue pour sourire.
Tenez un daguerréotype à plat, sous une lumière normale, et vous ne verrez presque rien : une plaque grise, un reflet de vous-même. Inclinez-le d'un geste vers une source de lumière, et un visage apparaît d'un coup, net, presque vivant. Ce n'est pas un effet de lecture : c'est la façon dont l'image existe sur ce support.
Le procédé porte le nom de Louis Daguerre, qui l'a présenté à l'Académie des sciences à Paris en 1839, six ans après la mort de Nicéphore Niépce, son associé. Ce que l'article précédent racontait à l'échelle d'un homme seul dans sa cour devient ici, en quelques années à peine, un métier : les studios de portrait ouvrent par dizaines dans les grandes villes.
Ce que Daguerre a changé
Le support est une plaque de cuivre argenté, polie jusqu'à devenir un vrai miroir. Daguerre l'expose à des vapeurs d'iode, ce qui rend la surface sensible à la lumière. La plaque part dans la chambre noire, et la pose s'y compte encore en minutes au tout début, en plein soleil. Elle raccourcira vite : en quelques années, des objectifs plus lumineux et des produits chimiques accélérateurs la feront passer sous la minute.
Vient ensuite une étape que l'héliographie ne connaissait pas : la plaque exposée ne montre encore rien à l'œil nu. L'image existe, invisible, et il faut la faire apparaître en exposant la plaque à des vapeurs de mercure chaud. C'est le premier procédé où une photographie se développe, au sens où nous employons encore ce mot deux siècles plus tard. Un bain de sel fixe ensuite ce qui vient d'apparaître.
Le résultat est d'une finesse de détail que l'héliographie ne pouvait pas atteindre. Mais la mécanique de fond reste celle du premier article : il n'y a pas de négatif. L'image est positive dès la plaque, unique, et je le disais dans le premier article de cette série : tant qu'une image ne se copie pas, elle ne circule pas. Un studio de daguerréotypie peut multiplier les clients, mais chaque client repart avec un seul objet, et pour en avoir un second, il faut reprendre la pose.
Pourquoi personne ne sourit ?
L'explication la plus répétée, c'est la pose : plusieurs minutes immobile, impossible à tenir avec le sourire. Elle est vraie pour les tout premiers portraits de 1839, pris en plein soleil parce que rien de plus rapide n'existait encore. Des appuie-tête dissimulés derrière les sujets, hors champ, servaient justement à empêcher le moindre mouvement.
Sauf que la pose a vite raccourci, comme je le disais plus haut, et les visages sont restés fermés bien après qu'il soit devenu possible de tenir un sourire le temps d'une exposition. Cela ne suffit donc pas à tout expliquer.
D'autres pistes se combinent, sans qu'aucune ne l'emporte franchement. Le portrait photographique hérite des codes du portrait peint, où un large sourire passait pour peu digne, associé à l'ivresse ou à la bêtise plutôt qu'à la distinction. Et un sourire sincère, tenu de force au-delà d'une seconde ou deux, se fige et sonne faux sur une image fixe : c'est encore vrai aujourd'hui, sur n'importe quelle photo de groupe qui traîne en longueur.
Le ferrotype, la version bon marché
Une quinzaine d'années après le daguerréotype arrive une variante plus rustique : le ferrotype, aussi appelé tintype. Même principe d'image positive directe, sans négatif, mais sur une simple plaque de fer verni au lieu du cuivre argenté. Plus besoin de polir un miroir : le fond sombre du vernis suffit à faire apparaître l'image, lisible sans avoir à l'incliner.
La plaque de fer coûte une fraction du prix, se prépare et se remet au client en quelques minutes, et supporte d'être glissée dans une poche sans le verre protecteur qu'exigeait le daguerréotype. C'est le format des photographes ambulants, des fêtes foraines et des bords de mer, et celui des portraits de soldats envoyés à leur famille pendant la guerre de Sécession américaine : bon marché, robuste, jetable si besoin.
Le ferrotype n'a rien résolu de la question posée par le premier article : il reste unique, sans négatif, exactement comme le daguerréotype qu'il concurrence sur le prix plutôt que sur le principe. Il va pourtant rester en usage jusque dans les années 1930, sur les stands de fête foraine, bien après l'arrivée du négatif sur verre que raconte le prochain chapitre de cette série. Un support n'est jamais remplacé le jour où mieux existe : il l'est le jour où plus personne n'a de raison de le préférer.
Un objet qui ne se scanne pas comme les autres
Si vous avez un de ces objets dans une boîte de famille, un cadre dur, souvent une petite pochette ou un étui à charnière, vous savez peut-être déjà qu'on n'en voit pas grand-chose au premier regard. C'est le miroir qui le rend difficile : une plaque de daguerréotype réfléchit, elle ne se lit pas à plat sous n'importe quel éclairage, et un scanner classique n'y voit qu'un reflet.
C'est pour ce genre d'objet, sorti tel quel d'un tiroir, que je préfère qu'on m'en parle avant de me l'envoyer. Pour le reste, les photos papier, les négatifs et les plaques plus courantes, la page numérisation photo décrit ce que je fais au quotidien.
Cette page fait partie d'une série
200 ans d'images suit treize supports photographiques et vidéo, dans l'ordre où ils sont apparus, de l'héliographie de 1826 au fichier numérique.